INDISCRÉTION INJURIEUSE

Par Un Acadien

[Le Courrier des Provinces Maritimes, le 11 février 1886, p. 1]

Le Moniteur Acadien, dans son dernier numéro, attire l'attention de ses lecteurs sur une conférence donnée à Halifax par Sir Adams Archibald sur " L'Expulsion des Acadiens en 1755 ". " Nos lecteurs liront, sans doute avec intérêt la conférence qu'il vient de faire sur ce sujet à Halifax ", dit le Moniteur.

Comme ce journal, qui est censé de se donner que du bon pâturage à ses lecteurs, recommandait cet article, traitant d'un sujet si attrayant, pour nous, Acadiens, je me suis empressé de le lire. Hélas! à ma grande surprise et indignation, je parcours un récit d'insultes et de calomnies à l'adresse de nos ancêtres. Je fus moins indigné, cependant, en lisant cet exposé de mensonges et de calomnies comme venant d'une source d'où nous sommes habitués à ne recevoir aucune justice, que de savourer ce fiel par l'entremise de notre organe, Le Moniteur Acadien. Déjà ce journal avait commis des indiscrétions en publiant des articles et des correspondances fort injudicieuses et très insultantes à l'adresse de mes compatriotes ; mais on a allégué ne pas avoir été libre dans ces circonstances. Aujourd'hui, pourquoi reproduire un récit falsifié de notre histoire et traduire un article que notre langue française devrait abhorrer ? Sans doute, une telle publication n'a jamais été faite avec malice ; mais il faut que le rédacteur d'un journal soit discret et prudent. C'est pourquoi par la voix de nos journaux que nous sommes censés de recevoir nos informations politiques, nationales et historiques. Or, reproduire des articles comme celui recommandé par le Moniteur, sans critique ni commentaires, c'est coopérer avec nos ennemis à noircir la réputation et l'honneur de nos ancêtres.

L'auteur de cette conférence, voulait pallier l'injustice et la cruauté atroces faites aux fondateurs de la province où se trouve située la florissante ville d'Halifax ; et prétendant même justifier cet acte de barbarie, telle que le Canada n'en a jamais enregistré de pareils dans ses archives, critique l'immortel Longfellow d'avoir dit quelque chose de bien des Acadiens. Où ce célèbre poète s'est trompé, d'après lui, c'est d'avoir puisé des informations d'un pieux missionnaire, l'Abbé Raynal, qui pourtant, devait connaître mieux que Sir Archibald l'état des choses. Il (Arch.) puise ses informations des officiers civils d'alors, comme le Gouvernement fédéral, après avoir ignorés les renseignements véridiques donnés par l'Épiscopat, et les missionnaires du Nord-Ouest, a agi sur les informations de ces officiers qui ont occasionné la mort de plusieurs martyrs et causé des troubles que des siècles ne saurait régler. Le poète avait dit des Acadiens qu'ils vivaient unis dans l'amour de Dieu et du prochain. D'après Sir Archibald, ils étaient " un peuple querelleur et chicanier ", les habitants étaient continuellement en guerre les uns avec les autres. Il conclue de là qu'il n'y avait pas grand amour pour Dieu et le prochain.

Il accuse les Acadiens d'avoir manqué de sincérité en refusant de prendre le serment d'allégeance. Ils auraient dû faire le sacrifice de leur foi, de leur religion, et de renier leur origine sans objection, ni protêt. En voilà de l'honneur et de la sincérité ! Voilà quelque chose de for intéressant pour les lecteurs du Moniteurs. Assurément, je ne doute pas que cette conférence a du être goûtée et applaudie par son auditoire qui se trouvait composé des descendants de ceux qui ont bénéficié de l'expulsion des pauvres Acadiens.

Le poète avait dit : Le plus pauvre vivait dans l'abondance. Les Acadiens n'avaient ni verrous à leurs portes, ni barreaux à leurs fenêtres.

D'après Sir Archibald, ils n'avaient que de simples boîtes de bois pour maisons, sans ornements ni commodités, et n'ayant que les meubles les plus grossiers. Il ajoute, avec ironie et dédain : Qu'y avait-il au dedans pour tenter un voleur ?

Il trouve, cependant un petit mot d'éloge à l'adresse des Acadiens. Ils étaient sobres, et frugaux et ils étaient des modèles de la vie domestiques.

Enfin, Sir Archibald, après avoir raconté les évènements divers que l'histoire raconte au sujet de l'expatriation et qui sont irréfutables promet de démontrer que cette cruauté était nécessaire. Allons donc, où trouver de l'intérêt pour nous, Acadiens, de lire une pareille conférence ? C'est vouloir nous conduire comme des nigauds, que de prétendre nous convaincre que les Acadiens ont bien mérité l'exil et la persécution ! Qu'ils ont été chassé de leurs domaines avec justice ! qu'ils ont été entassés sur des vaisseaux comme des animaux de boucherie ; avec raison ! Que les époux et les épouses ont été séparés et les enfants expulsés d'après les lois de l'équité et de la raison. En grâce, soyons donc assez prudents et discrets pour ne pas encourager et propager le mensonge et la calomnie contre nous.

UN ACADIEN

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